vendredi 30 juin 2017

Paysage du jour 28



 
la cité de bateaux et leurs quais au creux
paresseux couverts de chair de voix
sans un regard les épaules en dessous
vers le fond le peu de bruit qui s'éteint

le long de ce qui semble
une allée est en fait le silence
si voulu qui parle en pincements
et ce qu'on regarde c'est devant

le fleuve et l'éclair penaud
dans l'eau qui le rend au regard
et se poursuit vers sa fin
tout au bord des touristes pauvres gens attendent

le mot froid de redire
se lit mille fois
dans la plage chaque galet
un pas en écorche l'oeil

la porte en quels mots
ce souvenir la mange-t-il
il semble que nul n'était né
qu'elle battait déjà

les amis leurs couronnes de verre
leur air perdu leurs terres
comme leur vouloir effacé et ce peu
qui parle souffle et brûle l'oreille



 

mercredi 28 juin 2017

Paysage du jour 27



 
« Je pense que lorsqu’on est dépourvu de toutes les pièces de son armure, il y a un moment de terreur parce qu’on se sent nu devant les flèches et les glaives. Si à ce moment-là un miracle ne survient pas, on ne revient plus, c’est la fin. »
Nicolas Bouvier



au creux du nuage
des tirs de DCA
comme en vieille Europe
ou en pays enfui tout comme

le retour les mains serrées
lèvres et le rouge sur
le verre c’est un vin
qui parle dans les joues en mémoire

les bras dans les barrières
parties ce sourire au lever
sur l’instant dans une voiture
au volant se retourne l’air vide

l’ennui distrait tombe droit
de la gorge faite pierre
les yeux s’en rallongent
le sol poudroie sur les jambes

une île au tournant
doigts vitres et devant le pub
la colonie des hommes sans Asie
les nuages au canal nagent si bien

les dents creuses dans les verres
la route qui remonte aux camions
les esprits qui parlent diesel
et partent en silence vers le calme

leur existence double et triple ou seule
en fauteuil qui doit tout attendre
et serrer sans jamais le faire
une main sous la gorge et au chaud

tandis que reviennent comme d’Aran
sur des currachs des peurs de vagues
on ne croit que semblant sur l’accoudoir
à ce qui arrive et les chevilles se tordent

comme le rail sous le train
le soleil au reflet
entre murs et pierres
et grilles les phrases les pas heureux

le soir relève son panache et ses joues
lui aussi son air dans le paysage
la poussière se pose les bancs attendent
ce qui se tient dans les heures

n’est rien mais se perd autant
c’en est une main qui luit sur la table
les rouges les taillis
les veines sous le front


Photo : Ralph Eugene Meatyard

mardi 27 juin 2017

Paysage du jour 26




"Que la nuit n'égare - du phare qui tremble"
Edouard Glissant


Pour celles et ceux des coffin ships, qui sont ici. 



 
Sur la place la lisière
d’où sortent les nuits ou bien y entrent,
où les feux, les lumières,
soufflent sous le manteau des mains.

La vie a une forme courbe, c’est ainsi
que tous les soirs, en ombres
sous la fenêtre, sous le bois noir
où tout s’entend, les bruits reviennent.

Bruit après bruit le démon qui se voit
n’a jamais le même nom mais
toujours se ressemble. Le démon
emporte dans son ailleurs, à lui seul.

Dans ses pupilles comme une eau rouge,
une vacance à retrouver,  la terre et le vent
remplacés par un sang délivré
de toute peau, un sang nu.

Il parle comme un train
jamais pris, pourtant
tout autour il gronde comme si
sa gare se trouvait ici même.

Mais dans ce qu’il dit rien ne se croit,
en arrière des premiers pas se posent les derniers mots,
on voit la neige commencer de tomber
là-bas puis de moins en moins loin.

Sa voix sonne creux, si bien
que vaciller c’est l’entendre sonner
dans son cœur : son corps,
et alentour la ville comme de la chair.

Sur les côtes se resserre une veste qui se parsème
mais la poitrine bordée de pierre sait ignorer le vent :
depuis la fenêtre la rue coule dans la mer
et le cœur au creux des façades monte vers la gare.

Les pauvres arbres : il va les tuer, le vent,
mais au large du temps les avenues continuent ;
la ville, délivrée comme une sainte,
parmi le souffle déçu tend ses mains.

Et sous les volets l’ignorance du temps,
l’ombre qu’on rejette dans la cité,
sa forme blanche, de même que ses yeux,
mais encore le mur les manque, toute présence aveugle.

Là-bas les silhouettes des choses, et à jamais
ouvert le regard las de ces choses-là ;
elles ne vivent pas mais sans attendre elles voient,
ces choses avec leurs corps là-bas.

Comme sur la ville la couverture, et aux aguets
ses doigts déployés, matin comme soir
ses cris, sa bave à l’horizon. Des renards
en font le tour mais les sentir c’est se perdre.

Car l’obscurité sans nom qu’on nomme nuit, l’appeler
n’a ni méthode ni fin, le temps est fou de l’observer, de lui-même fou,
et qui interroger – sans être le temps –, et dans quels murs.
Dans la rue les animaux patinent et la rue s’enfuit.

Enfin, le silence tombe et la fenêtre sourit
comme un loup dans la neige, avec lui les chambres,
les lits, leurs pieds, leurs falaises et leurs plaines.
Un loup sait, reste là, le museau penché.

Sous les boulevards les hommes sont partis mais nul ne voit
qu’il a passé leurs vies sans porter leurs bagages,
nul ne sent le loup ni les mots sur les murs,
qui déjà, morts et vivants, ne parlent rien.

Là-haut les cris de bois cassé
comme des rennes dévorent les greniers,
leurs peaux descendent ici, leur odeur
attend le démon, à la manière d’une fleur.

Le vent s’est couché, comment savoir
ce qui est sans appel, qui est moment
sur le trottoir, invisible comme chien,
brûlant des yeux et puant de pelage,

ce qui ne bâtit rien mais entre ses dents
porte des choses à porter plus loin,
là où se ferment la rue comment
savoir cela qui dans le vent s’étend.

Sur le sol, contre le cœur, la moitié blanchie
d’un temps déchu, sur le plafond
tout le reste, la moitié c’est beaucoup dire
et partir serait traîtrise impossible.

Tous attendent, dénudés sans le savoir,
sur la plage au long de leurs coudes,
les volants des voitures et les arbres au-delà,
tous de cette ville, qui ne défilent plus et ne s’entendent pas.

La radio morte enfouit les questions,
en d’autres temps sortilèges,
mais il faut savoir le nom de tout cela, c’est lointain,
dans la cité introuvable où l’eau se fait sable.

Dans la ville endormie une bave
de sirènes roule la nuit ;
dans la ville, sans le vouloir,
une heure maritime se rapproche

pour embarquer mais c’est le tour d’enceinte
que fait la mort et l’oeil se ment, qui traverse le soir,
paupière pauvre, mange le visage,
recouvre tout, pluie en cette cité que rien ne connaît.

On cherche des maisons comme disent les murmures,
mais la rue ne répond rien, les façades indistinctes,
juste un œil désormais. La ville est basse et la mémoire
halète, et bien mieux marchent des mots gris les murailles.




lundi 19 juin 2017

Paysage du jour 25




La prison de cette ville,
paume posée sur la joue du mur,
cette longue cave fleurie.
Plus loin, dans les immeubles sur eux-mêmes
penchés, les bouteilles ouvrent leurs mains.
Elles attendent et meurent tout autant,
à moins qu'un instant s'arrête
et les prenne en lui, dure colline,
retour dans une terre qui n'est plus la leur.

Dans tout ce temps les gens font des pas
de danse, collent aux joues du mur
et ignorent les uns des autres
les poches où leurs mains parlent
la langue chaude et morte de l'immobilité.




Jim Jarmusch, "Permanent vacation"

vendredi 16 juin 2017

Paysage du jour 24




les souterrains sortis de la rue
les visages en os et qui leur parle
les femmes qui en scooters
s'accordent aux dos aux murs au vent




Paysage du jour 23




la suie rue des rigoles
ces ombres aux doigts lèvres
dans les lèvres et la salive
des mots coule et ne revient pas



samedi 10 juin 2017

Vistrenque





on prend son étendue on la pose par ici
c'est malédiction de croire que la vie se déplace
mais on n'y croit pas d'ailleurs
c'est ce qu'en dit l'Histoire


et l'Histoire par exemple c'est comme un long tunnel
alors on n'y rentre pas on préfère descendre
les pentes fatiguées qui mènent à la mer morte


enfin les environs sont vivants de moustiques
on ose en parler de tigres on les écrase de la main
rien à voir par ici malaria et survivre


on creuse un autre monde où des voyages se feront
sans aucune peur mais juste quelques mots
imprimés sur un billet et puis encore on creuse


un autre monde et depuis la nuit salée
on serre dans notre âme notre prison liberté


on prend son étendue on la pose par ici
une malédiction se partage car la vie se déplace
on y croira d'ailleurs
c'est ce qu'en dit l'Histoire





Chamane hmong